La main qui secoua énergiquement mon bras me fit sursauter ; plus exactement, le mouvement me tira de la sieste que je tentai de mener à terme tant bien que mal. La silhouette qui me faisait face se dessinait progressivement peu à peu, passant du flou au moins flou, un peu à la manière d’un Canikax d1000sx à lentille digiphotosensible intégrée. Je réactivai donc ma correction bio-optométrique en effectuant deux soulèvements de sourcils consécutifs. J’avais pris l’habitude de la désactiver avant de dormir, car cela pouvait parfois engendrer un conflit avec le pilote de mon régulateur de sommeil paradoxal dont le cerebrofirmware n’avait pas été mis à jour par Applesoft suite à une upgrade malheureuse, partiellement liée au bug de l’an 2048. Par Saint-Jobs, qu’il ne fait pas bon vieillir…

Je distinguais maintenant clairement une jeune femme relativement agitée, qui semblait mouvoir ses lèvres, sans pourtant qu’aucun son n’en sorte. Je mis encore quelques secondes avant de réaliser que je n’étais pas sorti du mode sourdine que j’avais cru bon d’enclencher pour tenter de m’assoupir plus efficacement. Satané matos intégré, qu’il était doux le temps où l’on pouvait s’en passer ! J’en venais presque à regretter ma vieille paire de lunettes et mon casque intra-auriculaire du siècle dernier, finalement… Bref, deux pressions sur mon lobe gauche et j’accédais enfin au discours de mon interlocutrice.

— Inspecteur Knox… INSPECTEUR KNOX ! m’entendez-vous ?
— Je vous entends mademoiselle, je vous entends… Veuillez m’excuser mais j’ai vraiment du mal à me faire à ma nouvelle cyberassistance…
— Inspecteur, désolé de vous importuner de la sorte, mais vous ne répondiez pas à mes holomails, aussi j’ai cru bon de passer directement à votre bureau…
— Je ne relève plus mes holomails. Je ne reçois que de la pub. C’est toujours un peu déroutant de voir, à l’ouverture, débarquer dans la pièce des sexes en érection sautillants, une togolaise fraîchement endeuillée qui tombe en larme, des grassouillets qui fondent en quelques secondes… Même holographiques, ces images me perturbent et m’empêchent de me concentrer. Je crois que je m’y ferai jamais. Tenez l’autre jour, ma femme en a reçu un qui…

Elle ne me laissa pas finir ma phrase.

— Je comprends. Mais le sujet pour lequel je viens vous consulter aujourd’hui est sérieux, et nécessite les compétences d’un fin limier expérimenté tel que vous ; la société pour laquelle je travaille vient de fusionner avec une SSII du Poitou, et nous récupérons leurs anciens applicatifs métiers.
— Jusque là, rien que de très banal.
— Les fichiers récupérés sont dans un langage étrange, qu’aucun de nos ingénieurs ne parvient à déchiffrer.
— Les concepteurs originels devraient pouvoir intervenir et vous éclairer…
— C’est compliqué. Ils ont pour la plupart démissionné, sont tombés en arrêt maladie longue durée ou partis à la retraite. Certains seraient actuellement en poste chez France Telecom, y trouvant les conditions de travail plus sereines. Mais aucun ne répond à nos appels.
— Bon. Mais l’applicatif tourne ?
— Oui. Enfin, non. C’est étrange, ça semble fonctionner, mais parfois les pages sont blanches sans qu’on ait la moindre explication. Forcément, personne n’arrive à en reprendre la source pour en assurer la maintenance et l’évolution. Des fois, seul un message texte abscons est affiché. Dernièrement nous avons eu droit à ce message pour le moins cryptique à la soumission d’un formulaire de contact :

Parse error: syntax error, unexpected T_PAAMAYIM_NEKUDOTAYIM in Command line code on line 1

A peine ces mots furent prononcés que de lointaines bribes de souvenirs resurgirent des limbes de mon esprit, en un éclair. J’avais déjà été confronté à ce type de messages, j’en étais certain. Cette sensation douloureuse, ce sentiment d’impuissance, cette rage pour en comprendre la cause, qui souvent restait vaine… Mais impossible de remettre un nom sur ce langage diabolique, qui avait pourtant causé de nombreuses dépressions et départs à la retraite anticipés dans le métier.

— Fournissez-moi un accès submercuritaar que j’examine le code en question.
— C’est que…
— Quoi ?
— Le code en question réside sur une machine virtuelle configurée d’époque, et tourne sur ce qui reste du cloud, en Moldavie. Le code n’est pas versionné, aucun gestionnaire de code source n’y avait été installé à l’époque. Ou du moins, il semble qu’ils utilisaient alors un outil du nom de « FTP » pour gérer les déploiements. Un de nos directeurs projet, qui avait commencé comme intégrateur ColdFusion au siècle dernier, a pu récupérer les sources sous forme d’archive compressée en reverse-engineerant le protocole en question. Mais il est malheurseusement mort quelques heures plus tard, en délirant. Son dernier mot a été "CyberDuck", mais nous n’avons pas compris ce qu’il voulait nous transmettre… Un mot de passe, peut-être ?

D’un coup, ma migraine, cette vieille garce, se réinvitait dans ma boîte crânienne. Ce satané mal de tête qui survenait à coup sûr quand j’étais confronté à mes vieux démons, ceux qui avaient causé mon retrait de la production pour me consacrer à l’investigation technologique dans les années dix. J’activai d’une pression sur mon téton droit la console HUD de mes lentilles de contact, et lançai une instance du programme de régulation de pression intracrânienne que m’avait fourni mon biosysadmin-traitant.

— Je vais voir ce que je peux faire. Transférez-moi l’archive par pneuoveripv6, je tâcherai d’y voir un peu plus clair. Je vous tiens au courant.

- Fin de la première partie -